Vignes abandonnées du Languedoc : la reconquête viticole de Florence Monferrand, entre patrimoine, climat et réalité économique

Reprendre des vignes abandonnées peut-il permettre de préserver des terroirs, des cépages et des pratiques viticoles menacés de disparition ? Dans le Languedoc, la reconquête de ces parcelles ne relève pas seulement de la remise en production d'un patrimoine agricole. Elle soulève aussi des questions de transmission, de rentabilité et d'adaptation au changement climatique. Car si certaines vieilles vignes et certains cépages semblent offrir des pistes pour l'avenir, leur sauvegarde se heurte à la réalité du travail viticole, aux faibles rendements et à un modèle économique difficile à maintenir dans la durée.

Historienne et vigneronne, Florence Monferrand a transformé ses recherches sur le patrimoine viticole en expérience de terrain. À Mireval, elle a remis sur pied de vieilles vignes, expérimenté un Muscat non muté à partir d'archives et observé les difficultés économiques, humaines et climatiques qui accompagnent cette reconquête. Son parcours interroge également l'avenir de terroirs languedociens aujourd'hui menacés.

Propos recueillis le 11 septembre 2026.

Du patrimoine viticole à la reprise de vignes abandonnées

L'historienne Florence Monferran n'était pas destinée à devenir vigneronne. Son entrée dans le monde du vin est venue de son conjoint, lui-même œnologue et vinificateur. Elle s'est progressivement tournée vers les patrimoines viticoles, puis vers l'histoire du muscat à petits grains. Des communes languedociennes l'ont alors sollicitée pour réfléchir à la redynamisation de leur filière et aux vins qu'elles pouvaient produire. C'est en travaillant sur ces questions qu'elle est devenue vigneronne.

Le passage de la recherche à la pratique n'a donc pas été une rupture, mais le prolongement de son travail d'historienne. « L'histoire, je la conçois aussi comme un outil pour comprendre les questionnements actuels et chercher des voies possibles pour le futur », explique-t-elle. Cette expérience de terrain lui a surtout permis de mesurer ce que les archives ne montrent pas : la réalité physique du travail de la vigne, ses contraintes et son rythme.

Pourquoi reprendre une parcelle laissée à l'abandon ?

Le projet est né à Mireval, à côté de Vic-la-Gardiole, lorsque le fermage d'une parcelle s'est libéré. La vigne était abandonnée, mais elle présentait une caractéristique qui a immédiatement retenu l'attention de l'historienne : son ancienneté.

Ces terres comptaient notamment une vigne datant des années 1960, issue de plants non clonés. Les grains des raisins étaient alors plus petits que ceux des muscats à petits grains actuels. Pour Florence Monferran, ces vieilles vignes représentaient autre chose qu'une parcelle agricole à remettre en production : un lien avec des pratiques et un matériel végétal anciens. Son objectif n'était pas de reproduire un vin disparu, mais d'expérimenter, à partir des archives, ce à quoi un vin ancien pouvait ressembler.

Remettre une vigne en friche sur pied

Une vigne abandonnée ne se remet pas simplement en production. À Mireval, le travail a d'abord consisté à labourer le sol la première année pour enlever les autres plantes qui avaient poussé. Mais l'essentiel de la restructuration s'est joué dans la taille.

Sur l'une des deux parcelles, la vigne était tellement livrée à elle-même qu'elle était redevenue rampante. Il fallait donc littéralement la remettre debout. La mécanique étant difficile à utiliser sur des pieds fragiles, une partie du travail s'est faite manuellement, notamment autour des ceps. Après la première année, la vigneronne a choisi de ne plus labourer. Elle a observé la présence naturelle de trèfle, riche en azote, puis le retour progressif de la biodiversité.

La « restructuration » a donc surtout été un travail de restauration : retrouver une vigne capable de tenir debout, sans chercher immédiatement à maximiser sa production.

Des cépages anciens à préserver — ou à réinventer ?

Le choix des vieux cépages découle directement de son travail d'historienne. Florence Monferran avait découvert dans les archives une histoire particulièrement riche concernant le muscat non muté, notamment aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Avec son conjoint, elle a ainsi réalisé un muscat sans mutage et sans SO₂, en cherchant à s'approcher des pratiques anciennes décrites dans les documents étudiés.

L'expérience ne visait pas à faire renaître un hypothétique « goût perdu ». Le vin ancien ne peut pas être reproduit exactement : les conditions de production ont changé, les climats aussi, et les cépages eux-mêmes ont évolué avec la sélection clonale. Il s'agissait plutôt d'une expérimentation historique appliquée à la vigne : prendre ce que les archives permettent de savoir et le confronter à la réalité du terrain.

Le muscat a longtemps occupé une place importante dans l'histoire viticole du Languedoc. Il a contribué, rappelle-t-elle, à la richesse du territoire et à sa notoriété, jusqu'aux tables royales et à celles de la papauté d'Avignon. Après la Seconde Guerre mondiale, sa production s'est davantage popularisée, avec le passage à une viticulture plus industrielle.

Le muscat à petits grains, bien au-delà du vin doux

L'une des idées fortes de son travail consiste justement à sortir le muscat de l'image qui lui colle à la peau. Ce cépage est souvent assimilé au seul vin doux naturel, sucré et capiteux. Or il peut donner, souligne la vigneronne, une grande diversité de vins : sec, moelleux, pétillant ou encore travaillé en macération.

Cette diversité de style est d'autant plus intéressante que la consommation du vin, en France, évolue. Elle observe un glissement vers les vins blancs et les vins moins alcoolisés, voire désalcoolisés — et espère que des cépages à forte personnalité comme le muscat pourront y retrouver leur place.

Le cépage devient alors un patrimoine vivant : une histoire ancienne, mais aussi une matière à expérimenter pour le présent.

Le métier de vigneron, ce que les archives ne disent pas

La découverte la plus importante n'a finalement rien de technique. En arrivant dans ces vignes, Florence Monferran dit avoir retrouvé une « connexion à la terre ». Elle décrit une reconnexion à quelque chose d'essentiel, aux rythmes de la nature et à des valeurs qu'elle n'avait pas expérimentées de la même manière auparavant.

Cette expérience lui a aussi montré la réalité quotidienne du métier. Il faut aller dans les vignes quand il pleut, quand il fait froid, quand il y a du vent ou quand il fait très chaud. Il faut intervenir au bon moment, puis enchaîner les vendanges, les vinifications et les salons.

Avec des vendanges toujours plus précoces sous l'effet du climat, la situation se complique encore. Dans le Sud de la France, elles ont lieu très tôt, alors même qu'il faut continuer à accueillir les touristes. Un vigneron exerce ainsi « dix métiers différents », résume-t-elle, tous extrêmement prenants. La vigne abandonnée n'est donc pas seulement un patrimoine à sauver : c'est aussi un travail quotidien particulièrement exigeant.

Le choix assumé des faibles rendements viticoles

Les difficultés sont également apparues dans les chiffres. La superficie totale des deux parcelles atteignait 2,5 hectares, mais tous les pieds n'avaient pas survécu à l'abandon : le nombre de ceps était insuffisant pour exploiter pleinement la surface.

La production était volontairement faible. Certaines récoltes étaient conduites jusqu'à la surmaturation, au point que les rendements n'étaient plus vraiment pris en compte. Ce choix ne répondait pas à une recherche de rentabilité maximale, mais à un autre objectif : expérimenter, réfléchir et contribuer à la revitalisation d'une filière.

Autour des vignes, Florence Monferran a aussi développé des événements, de la signalétique et des animations pour faire connaître l'histoire des producteurs et des terroirs. La reconquête ne se limitait donc pas à produire du vin : il fallait aussi rendre visibles les vignes et leur histoire.

Rentabilité : un modèle viticole fragile, même à l'équilibre

C'est l'une des limites les plus importantes de la démarche. Florence Monferran est parvenue à son objectif initial : être à l'équilibre, ne pas perdre d'argent. Tant qu'elle rentrait dans ses frais, elle pouvait poursuivre l'expérience.

Mais ce modèle reposait sur des conditions particulières. Des tonneliers lui ont donné des fûts, et elle a bénéficié de nombreuses formes de générosité pour mener son expérimentation. Dès qu'il fallait mettre le vin en bouteille, cependant, il fallait aussi le vendre.

Elle a alors dû s'initier au commerce et à la vente, une dimension éloignée de son métier d'historienne — mais qui lui a permis de rencontrer des personnes de tous horizons. Aujourd'hui, elle ne fait plus ni distribution ni salons ; il lui reste peu de production, qu'elle réserve à ses clients de longue date. Reprendre des vignes abandonnées ne peut donc pas, à ses yeux, constituer un modèle économique fiable à lui seul.

Frontignan et la clairette : un terroir en sursis

Le paradoxe est particulièrement fort à Frontignan et dans l'arrière-pays, où Florence Monferran observe des vignes arrachées ou abandonnées alors même que ces terres résistent bien aux conditions climatiques. Elle cite le terroir ancien de la clairette du Languedoc, un cépage dont elle situe les traces archéologiques au premier siècle avant notre ère : des sols durablement enracinés, dotés d'une réelle capacité à encaisser la chaleur.

Le problème n'est donc pas uniquement climatique. Il est aussi économique, et lié à la transmission des propriétés et des pratiques. La région traverse une période d'abandon de la viticulture, alors même que certains terroirs pourraient conserver tout leur intérêt dans un contexte de réchauffement climatique.

Florence Monferran décrit un terroir unique et « hors normes », dont certaines vignes disparaissent pourtant. Elle aimerait voir « quelques fous » se rassembler pour enrayer ce mouvement — sans masquer la difficulté : aujourd'hui, le modèle est difficilement viable. Elle refuse pour autant de le réduire à une opération financière. « C'est plus qu'un acte économique. C'est un acte d'amour pour la vigne, pour tout ce que ce terroir porte. » Des soutiens extérieurs à la vigne elle-même seraient nécessaires, estime-t-elle, pour que ces projets tiennent dans la durée. Car les vieilles vignes ne sont pas de simples surfaces agricoles : elles portent une histoire, des cépages, des pratiques et une mémoire collective. Et lorsqu'un terroir disparaît, ce n'est pas seulement une production qui s'efface — c'est une part de cette histoire.

2 500 ans de vigne dans le Languedoc, une responsabilité historique

L'histoire de la vigne est faite de transformations, de périodes de prospérité et de recul. Mais Florence Monferran insiste sur une continuité beaucoup plus longue : dans la région, la pratique viticole remonte à l'Antiquité et n'aurait pas connu d'interruption depuis son installation par les Anciens, Grecs et Romains. Soit environ 2 500 ans d'histoire viticole.

Cette profondeur historique confère, selon elle, une responsabilité particulière aux générations actuelles. Une génération de propriétaires et de vignerons part aujourd'hui, tandis que les questions de transmission, d'arrachage, d'économie et de climat se superposent.

L'enjeu n'est donc plus seulement de reproduire les cycles anciens de plantation et d'abandon. Il est de savoir ce qui peut être transmis, et comment le faire durer. « Tout ceci ne nous appartient qu'un temps », résume-t-elle. Ce qui importe, c'est de faire durer le temps derrière soi et de permettre à la vigne de subsister.

Changement climatique : et si la réponse venait du passé ?

Le réchauffement climatique renforce cette interrogation. Florence Monferran dit avoir été particulièrement frappée par l'intensité et la durée de la chaleur, cet été, plus encore que par la seule question de la sécheresse.

Son expérience l'amène à regarder certaines pratiques anciennes d'un œil neuf. C'est notamment le cas de la vitiforesterie, qui associe vignes et arbres. Elle fait spontanément le lien avec des pratiques connues des Grecs et des Romains, lorsque les vignes étaient « mariées » aux arbres qui leur servaient de tuteurs. Ces retours vers l'ancien ne relèvent pas, pour elle, de la seule nostalgie : l'histoire peut servir à chercher des « portes de sortie » aux impasses actuelles, face à une agriculture marquée par l'usage important de pesticides.

Agroécologie et vitiforesterie : l'histoire comme boussole

Le vocabulaire agricole contemporain multiplie les termes : agriculture régénératrice, agroécologie, biodynamie, vitiforesterie. Mais derrière ces concepts, Florence Monferran voit souvent un retour à des pratiques anciennes — une forme de « bon sens ancien » fondé sur l'observation de la terre. Dans la biodynamie elle-même, estime-t-elle, une partie des pratiques relève de ce bon sens paysan. Deux logiques se confrontent alors : d'un côté un modèle agro-industriel et sa monoculture ; de l'autre, un retour à la polyculture et à des pratiques pensées autour de la fertilité des sols et de la pérennité des vignobles.

Son expérience de vigneronne a changé son regard sur les archives. Lorsqu'elle entend parler d'enherbement ou d'autres pratiques techniques, elle ne les appréhende plus seulement en historienne : elle sait désormais ce que ces mots impliquent concrètement pour celui qui travaille la vigne. La vitiforesterie, la polyculture ou la recherche de cépages anciens peuvent passer pour des innovations contemporaines ; l'histoire montre qu'une partie d'entre elles ont des racines bien plus profondes.

L'enjeu n'est pas pour autant de revenir mécaniquement au passé. Les vins doivent aujourd'hui répondre à d'autres attentes, et Florence Monferran insiste sur la nécessité d'adapter les productions anciennes aux conditions actuelles de dégustation, alors que les vins très alcoolisés ne correspondent plus toujours à la demande. L'histoire, en somme, ne fournit pas de recettes — mais des pistes.

Transmettre un patrimoine viticole, au-delà de la production

Aujourd'hui, Florence Monferran se définit comme une ancienne vigneronne : elle n'a plus de vigne, mais conserve du vin en élevage et poursuit son travail de transmission autour du patrimoine viticole.

Son dernier vin, en élevage depuis treize ans, attend encore sa mise en bouteille. Elle envisage de le présenter comme un produit rare, notamment pour montrer tout ce que le muscat peut offrir. Ce geste résume son parcours : l'objectif n'a jamais été de produire davantage, mais de comprendre, d'expérimenter, de préserver et de transmettre. Ses travaux écrits, ses recherches, ses présentations et son expérience de terrain forment aujourd'hui, dit-elle, « un tout » consacré au patrimoine et à la volonté de le prolonger le plus longtemps possible.

Dans une période marquée par les abandons de vignes, les difficultés de transmission, les contraintes économiques et l'intensification de la chaleur, cette approche donne une autre dimension à la reconquête viticole. La question n'est peut-être plus seulement de savoir combien de vignes peuvent être replantées, mais quels terroirs, quels cépages et quelles pratiques nous voulons encore être capables de transmettre.

Pour Florence Monferran, l'historien est un « guetteur du temps » : celui qui regarde le passé pour tenter de comprendre l'avenir, et chercher ce qui peut faire que les choses se passent « le moins mal possible ». Reprendre une vigne abandonnée ne garantit donc ni la rentabilité ni la pérennité. Mais dans certains territoires, c'est une manière de ne pas laisser disparaître ce qui a traversé les siècles.


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