Le Beaujolais a-t-il un premier cru ? Fleurie en quête de rang
mis à jour le 25 Septembre 2026Le Beaujolais n’a jamais eu de premier cru. En novembre 2023, les vignerons de Fleurie ont déposé auprès de l’INAO (Institut national de l’origine et de la qualité), l’organisme public chargé de définir et de protéger les appellations d’origine et les signes de qualité, une demande officielle de reconnaissance en premier cru pour sept de leurs lieux-dits, dont deux appartiennent au Château de Poncié. C’est l’histoire d’une région qui, après un demi-siècle passé à vendre un vin à boire dans la saison, cherche désormais à gagner son rang dans un classement.
Pendant près de cinquante ans, la prospérité du Beaujolais a reposé sur un vin destiné à être bu en novembre et oublié à Noël. Le Beaujolais Nouveau n’a jamais tout à fait été un vin comme les autres ; c’était un calendrier, un rituel joyeux du « boire maintenant », un habile calcul économique régional et, en même temps, un plafond pour ses propres ambitions. Dans l’économie du vin, un vin destiné à être bu en quelques semaines renonce de fait à tout rang. Le primeur vendait de la légèreté, et cette légèreté s’est transformée en sentence, laissant croire aux consommateurs que le Beaujolais n’était rien d’autre que cela.
Map © Inter Beaujolais / Photos © Jules Travet
Qu’est-ce qu’un premier cru ?
Un premier cru n’est ni une marque ni un millésime : c’est un lieu. Le terme désigne une parcelle de vigne précisément délimitée, un lieu-dit, que l’INAO reconnaît officiellement comme produisant, année après année, un vin supérieur à celui de l’appellation qui l’entoure. Son nom rejoint alors celui du cru sur l’étiquette : non plus simplement « Fleurie », mais « Fleurie Premier Cru Les Moriers », par exemple.
Aucun des dix crus du Beaujolais n'en possède encore, et c’est ce qui rend la démarche de Fleurie si radicale. Contrairement à la Côte-d’Or en Bourgogne, où la hiérarchie des premiers et grands crus structure depuis des décennies le vignoble et ses prix, le Beaujolais, situé au sud de la Bourgogne, n’a aucun échelon entre l’appellation communale et la parcelle individuelle, non classée. Créer cet échelon, c’est établir une hiérarchie là où il n’en existe pas et, potentiellement, créer de la valeur ajoutée.
Quels crus du Beaujolais visent le statut de premier cru ?
À ce jour, trois crus du Beaujolais sont concernés par cette démarche : Fleurie, Brouilly et Moulin-à-Vent. Fleurie a ouvert la voie avec sept lieux-dits : La Chapelle des Bois, Les Garants, Grille-Midi, La Madone, Les Moriers, Poncié et La Roilette. Votée par les vignerons en mars 2023, sa candidature a été déposée auprès de l’INAO en novembre 2023. Brouilly a suivi avec seize lieux-dits et a déposé son dossier en juillet 2026, tandis que Moulin-à-Vent, avec ses quatorze lieux-dits, devrait déposer le sien courant 2026.
Mais la procédure est bien plus longue qu’une simple décision collective locale. À ce jour, le dossier de Fleurie est entré dans la phase d’instruction officielle devant la Commission permanente du Comité national des appellations d’origine relatives aux vins (CP du CNAOV) le 11 juin 2025, et poursuit son examen.
Pour Brouilly, le dossier en est encore au stade de la pré-instruction par les services de l’INAO, en vue d'une présentation aux instances compétentes, d'abord au CRINAO (le comité régional de l’INAO) pour avis, puis à la CP du CNAOV pour décision, vers la fin de 2026.
Comment l’INAO reconnaît-il un premier cru ?
La reconnaissance prend plusieurs années et passe par trois étapes : l’éligibilité, la délimitation et des règles de production plus strictes. Le projet de reconnaissance de premiers crus au sein des appellations communales du Beaujolais a été validé par l’Union des Crus du Beaujolais, qui représente les dix crus. Mais chaque cru avance à son rythme, ce qui étale le dépôt des dossiers sur plusieurs années.
La première étape établit l’éligibilité des climats proposés. Cette phase revient à la commission d’enquête actuellement nommée, qui a choisi de s’appuyer sur l’expertise de consultants indépendants, désignés par le Comité national en janvier 2026. Ils doivent évaluer la notoriété historique et actuelle des lieux-dits, l’historique de leur revendication, leur positionnement sur le marché et la qualité organoleptique de leurs vins. Avant tout travail de délimitation, ils doivent aussi étudier le milieu naturel de chaque lieu-dit.
La deuxième étape est la délimitation. Les contours des aires de premier cru jugées éligibles devront être définis, soumis à une enquête publique, puis examinés à la lumière des éventuelles oppositions.
La troisième étape, menée en parallèle, définit des conditions de production plus strictes. L’Union des Crus du Beaujolais et la commission d’enquête envisagent des conditions plus exigeantes que celles de l’appellation communale Fleurie : des rendements plus faibles, la possibilité de revendiquer le premier cru seulement à partir de la cinquième année après plantation, au lieu de la deuxième, et des dispositions agroenvironnementales propres aux parcelles de premier cru, dont la préservation du petit patrimoine bâti comme les cadoles et les murgers.
Il s’agit donc d’un processus de long terme. Pour l’instant, aucun premier cru n’est officiellement reconnu dans le Beaujolais, et la reconnaissance ne pourra intervenir qu’au terme de la procédure complète. Mais la direction est désormais claire : le Beaujolais ne veut plus seulement vendre un vin de saison, mais la géographie de ses terroirs.
Le Château de Poncié, au cœur de la candidature de Fleurie
Deux des sept lieux-dits proposés par Fleurie, Poncié lui-même et Les Moriers, appartiennent au Château de Poncié. Le domaine ne regarde pas ce changement de loin : il en est l’un des acteurs.
Son vignoble a la profondeur historique qu’exige une telle revendication. Des écrits attestent son existence dès 949, ce qui en fait l’un des premiers fiefs du Beaujolais et le premier de Fleurie. Les moines de Cluny y ont développé la vigne ; un comte, mousquetaire du roi Louis XV, en fut le seigneur ; et l’histoire a laissé une anecdote plus parlante que bien des arguments. En 1894, le négociant Antonin Bouchard, qui souhaitait agrandir ses propriétés, hésita, à prix comparable, entre le Clos de Vougeot et Poncié. Il choisit Poncié.
En 2008, le groupe champenois Henriot, sous la direction de Bouchard Père & Fils, acquiert la propriété et engage sa conversion à l’agriculture biologique. En 2020, Jean-Loup Rogé rachète le domaine (cent hectares presque d’un seul tenant, dont trente-deux de vignes) et lui rend son statut d’exploitation vigneronne indépendante. Il avait été séduit par un paysage qu’il compare à « une petite Toscane ».
Mille ans de continuité ne garantissent pas le statut de premier cru, mais ils fournissent le récit sur lequel ce classement peut s’appuyer.
Photos © Château de Poncié
Comment Poncié élabore-t-il un gamay de niveau premier cru?
Un classement ne se décrète pas sur la seule ancienneté : il doit se justifier dans le verre. Pour répondre au travail qu’implique l’ambition d’un premier cru, en 2022, Poncié a repensé et rééquipé son chai.
Eddie Lachaux, chef de culture et maître de chai du domaine, travaille le cru Fleurie depuis plus de dix ans et cultive une esthétique de la retenue : levures indigènes, fermentations démarrées à basse température, macérations de dix à douze jours, très peu de bois neuf, et un élevage réparti entre béton, amphore, foudre et fût selon la parcelle.
La cuvée Fleurie 949, qui porte le nom de l’année de la première mention écrite du domaine, privilégie le fruit et la fraîcheur. Les cuvées parcellaires sont élevées sous bois. Le domaine produit aussi un blanc peu connu, issu de chardonnay : un Beaujolais-Villages Blanc.
« Nous ne voulons pas que nos vins soient marqués par le bois », explique Eddie Lachaux. Le but n’est pas de maquiller le gamay, mais de le porter au niveau de précision d’un grand vin.
Le dossier ne repose pas que sur le chai. Le domaine s’est engagé en agriculture biologique sur ses trente-deux hectares de vignes en 2016, avec une certification obtenue en 2020, et s’oriente désormais vers la biodynamie : couverts végétaux, compost maison, agroforesterie et treize moutons qui pâturent entre les rangs. Un premier cru ne se juge pas seulement dans le verre ; il se décide d’abord dans le sol.
Les Moriers en est le cas d’école : des vignes de quatre-vingt-deux ans sur un coteau pentu, dans des sols profonds de granite et d’argile traversés par une veine de quartz. Loin d’être des parcelles ordinaires, ces lieux peuvent raconter une histoire singulière, année après année, et donner des vins qui valent la peine d’être attendus en cave.
Combien de temps un Beaujolais peut-il vieillir ?
Les meilleurs crus du Beaujolais, en particulier Moulin-à-Vent et Morgon, peuvent vieillir bien au-delà de dix ans dans les grands millésimes. Deux vins très différents s’abritent sous le même mot : le primeur est fait pour l’année ; les crus sont faits pour la décennie. Avec le temps, le fruit se mue en violette, en épices et en sous-bois de vieux bourgogne, jusqu’à rendre le cépage lui-même difficile à identifier à l’aveugle.
Cette capacité de garde n’est pas un détail de collectionneur : elle faisait autrefois le prix. Selon Inter Beaujolais, jusqu’à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, une bouteille de Moulin-à-Vent se vendait au même prix qu'un premier cru de Vosne-Romanée ; aujourd’hui, l’écart s’est creusé : un Vosne-Romanée premier cru coûte désormais dix fois plus qu’un Moulin-à-Vent. Le vin n’a pas décliné ; son potentiel de garde n’a pas changé. Ce qui a creusé l’écart, c’est l’absence de rang, et la réputation faite au gamay.
Ce que le statut de premier cru changerait aux prix du Beaujolais
Le statut de premier cru officialiserait une rareté que le marché du Beaujolais n’a pas encore intégrée dans ses prix. La Bourgogne voisine a démontré ce qu’un classement peut produire avec le temps : ses grands crus sont devenus une classe, un placement autant qu’un plaisir, à des prix désormais hors de portée de l’amateur ordinaire. Dans cette région, le statut de premier cru fonctionne, en quelque sorte, comme un label de rareté garanti par l’État. [Au cœur du marché de l’investissement en Bourgogne →]
En partant du premier échelon, le Beaujolais tente actuellement de mettre en marche la même mécanique.
Si l’INAO donne finalement son accord, ce qu’Inter Beaujolais n’envisage pas avant 2035, les mots « premier cru » feront plus qu’élever une étiquette. Ils inscriront dans le droit ce que le marché commence seulement à reconnaître : que les gamays plantés sur granite appartiennent au patrimoine des grands terroirs, et que leur prix ne le reflète pas encore. Le prix du gamay de granite pourrait alors suivre le chemin des crus bourguignons, avec le décalage qu’impose sa propre histoire.
Le Beaujolais, né d’un cépage, le gamay, banni par un décret ducal en 1395 et contraint à l’exil vers le sud de la Bourgogne, aurait alors réussi le plus difficile des retournements : faire d’une réputation de vin facile un argument de rareté.
Enfin, un paradoxe fondateur demeure : la région qui s’est fait un nom avec un vin qui ne se garde pas cherche aujourd’hui à être reconnue pour des vins qu’il faudra attendre.
Sources :Déjeuner de presse avec l'équipe du Château de Poncié, le 21 Juillet 2026.Château de Poncié, dossier de presse, D'un passé riche à un futur ambitieux : le renouveau du Château de Poncié, décembre 2024.Inter Beaujolais, dossier de presse, Le Beaujolais, expressions d'un vignoble, édition 2026-2027.Inter Beaujolais, De futurs premiers crus en Beaujolais.Informations transmises directement par le service de presse de l'INAO.
Pour Aller plus loin :The GC&E Review, « The Debt You Cannot Refuse », Numéro 02, Septembre 2026.