Longtemps associé aux chais, aux caves et aux dégustations, le vin s’affirme aujourd’hui comme une expérience culturelle à part entière. Dans un nombre croissant de domaines, les vignes accueillent des œuvres d’art contemporain et deviennent parfois le prolongement même de la création artistique. Ces lieux, désignés sous le nom de vignobles-parcs de sculptures, conjuguent activité viticole et expositions en plein air, brouillant les frontières entre agriculture, patrimoine, tourisme et création.
Mais derrière cette alliance séduisante, que racontent-ils réellement ? Où se situe la limite entre valorisation d’un domaine et instrumentalisation de l’art ?
Historien de l’art, spécialiste des parcs de sculptures et caviste, Raphaël Blazy connaît ce phénomène de l’intérieur. Originaire de Provence, il a exercé pendant six ans comme guide-conférencier au Château La Coste. Cette expérience l’a conduit à consacrer ses recherches universitaires aux musées de plein air et, plus particulièrement, aux vignobles-parcs de sculptures, sujet d’un doctorat mené conjointement à l’Université du Québec à Montréal et à l’Université Paris 8. En 2023, il fonde Vineyart, une entreprise à travers laquelle il poursuit cette réflexion, à la croisée de l’histoire de l’art et de la culture du vin.
Propos recueillis le 18 septembre 2026
Photo © Wstuber. Sculpture d’une femme allongée dans les vignes à Strümpfelbach, en Allemagne.
Qu’est-ce qu’un vignoble-parc de sculptures ?
Raphaël Blazy définit le vignoble-parc de sculptures comme un domaine agricole qui conserve sa vocation première — produire du raisin et du vin — tout en s’ouvrant à l’exposition d’œuvres d’art. Ce terme permet de le distinguer des musées et jardins de sculptures en plein air, apparus bien avant : le deCordova, près de Boston, ouvert en 1950, le jardin de sculptures du Kröller-Müller, aux Pays-Bas, ouvert en 1961, ou encore la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, créée en 1964. Sa particularité réside dans l’association d’une activité viticole effective et d’une programmation artistique.
Art et vin, une longue histoire
L’association du vin et de l’art n’est pourtant pas nouvelle. Raphaël Blazy rappelle que Mouton Rothschild, à Pauillac, fait appel à des artistes pour illustrer ses étiquettes dès les années 1920, puis plus systématiquement après la Seconde Guerre mondiale. Le domaine consacre aujourd’hui une salle à cette histoire. Pour le caviste qu’il est, l’étiquette reste un levier marketing essentiel, notamment dans la grande distribution, qui concentre environ 70 % des ventes de vin en France. Si la majorité des acheteurs restent attachés aux codes traditionnels, les consommateurs des grandes villes se montrent davantage ouverts aux créations audacieuses.
L’installation d’œuvres au cœur des vignes est en revanche plus récente. En France, la pratique se développe à partir de la fin des années 1990, avant de s’accélérer dans les années 2000 avec l’essor de l’œnotourisme. Les grandes régions viticoles, notamment la Champagne, Bordeaux et la Provence, comprennent alors l’intérêt d’ouvrir leurs domaines à de nouveaux publics. En Champagne, la maison Pommery fait figure de pionnière : elle expose de l’art contemporain dans ses crayères, d’anciennes carrières de craie creusées sous Reims, où ont notamment été présentés des artistes comme Bertrand Lavier. Quelques années plus tard, l’ouverture au public du Château La Coste, en 2011, donne une nouvelle ampleur à ce modèle.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large : tandis que la consommation de vin diminue globalement, les ventes directes au domaine progressent, selon Raphaël Blazy, depuis le début des années 2020. Pour les propriétés viticoles, l’accueil du public et le développement d’une offre culturelle constituent ainsi de nouveaux leviers de valorisation.
Château La Coste : l’art in situ
Pour Raphaël Blazy, la singularité du Château La Coste tient moins à la présence d’œuvres qu’à l’importance accordée à la création in situ. La plupart des installations permanentes ont été conçues spécialement pour le domaine. Invités à découvrir les lieux, les artistes prennent le temps d’en observer le paysage, l’architecture et les contraintes du terrain avant d’imaginer leur projet. Ils disposent ensuite d’une réelle liberté dans le choix de leur implantation.
Cette relation étroite avec l’environnement apparaît notamment dans la chapelle de Tadao Ando et dans Oak Room, d’Andy Goldsworthy. L’artiste a intégré son œuvre à une ancienne restanque, un mur de pierre sèche datant approximativement du XVIIᵉ siècle, à l’époque où le domaine constituait un parc de chasse appartenant à un notaire aixois, M. La Coste, qui lui a donné son nom.
Le visiteur pénètre dans le mur par une porte, descend sous terre et découvre une structure composée de troncs de chêne entrelacés, récupérés par l’artiste après une tempête en Bourgogne. L’installation ne se contente donc pas de prendre place dans le domaine : elle s’inscrit dans son histoire et prolonge son rapport au paysage. Sa porte est d’ailleurs orientée face au domaine de la Quille, situé à un kilomètre, sur un promontoire offrant une vue à 360 degrés sur le Luberon, le mont Ventoux, la montagne Sainte-Victoire et les Alpes-de-Haute-Provence.
La sculpture à l’épreuve du plein air
Installer une œuvre dans un domaine viticole ne consiste pas simplement à déplacer une sculpture du musée vers un jardin. En plein air, l’environnement devient une composante de l’œuvre elle-même.
Dans un musée, explique l’historien de l’art, les conditions d’observation restent relativement constantes : la lumière est maîtrisée et les œuvres sont protégées des intempéries. À l’extérieur, elles évoluent au gré de la lumière, du vent, de la pluie, des saisons et des heures de la journée. Une même sculpture peut ainsi offrir des perceptions très différentes au cœur de l’hiver ou au plus fort de l’été. « Le temps et les intempéries participent à sa transformation, et on accepte même que la nature la modifie », résume-t-il.
L’expérience du visiteur change elle aussi. Au musée, « on progresse d’une salle à l’autre dans un espace souvent dense, où on piétine ». Dans un vignoble-parc de sculptures, la découverte repose au contraire sur une déambulation libre dans le paysage. Il faut marcher, prendre son temps et aller à la rencontre des œuvres au fil du parcours. L’expérience devient autant physique que visuelle.
Cette exposition en plein air impose toutefois certaines contraintes : les œuvres doivent être réalisées avec des matériaux suffisamment robustes pour résister aux conditions extérieures. Les grands parcs, comme celui du Château La Coste, disposent également d’espaces intérieurs qui permettent de diversifier les présentations et d’accueillir les visiteurs à mobilité réduite ou ceux qui ne peuvent parcourir de longues distances à pied.
Le cas Peyrassol : dialogue réel ou juxtaposition de prestiges ?
La frontière entre dialogue et simple décor est parfois ténue. Selon l’historien de l’art, certains domaines privilégient la renommée de l’artiste et le prestige de l’œuvre, utilisés comme arguments d’attractivité, plutôt que son intégration au lieu.
Il évoque notamment la Commanderie de Peyrassol, propriété du collectionneur Philippe Austruy. Plusieurs œuvres de Lee Ufan, initialement conçues pour sa rétrospective dans les jardins de Versailles en 2014, ont été acquises deux ans plus tard puis réinstallées au domaine. Or, privées du contexte pour lequel elles avaient été pensées, elles perdent une partie de leur propos. Le visiteur qui ignore leur histoire ne sait pas qu’elles ont été créées pour Versailles. L’œuvre conserve son prestige, mais son sens se trouve en partie transformé par ce déplacement.
Pour autant, l’association de l’art et du vin n’a rien d’artificiel en soi. Le véritable dialogue s’établit lorsque l’œuvre est conçue en relation avec le lieu qui l’accueille, plutôt que simplement exposée dans son décor.
Art et paysage : l’âme du vignoble
C’est précisément dans cette interaction que réside l’intérêt du vignoble-parc de sculptures : le paysage renouvelle la perception de l’œuvre, tandis que celle-ci révèle autrement son environnement. Dans Oak Room, la restanque, la fraîcheur souterraine, la pénombre et la vue qui se dévoile depuis l’entrée participent pleinement à l’expérience. Le visiteur ne découvre plus seulement une sculpture, mais aussi, à travers elle, une dimension du paysage, de l’histoire et de l’architecture du domaine.
Raphaël Blazy insiste sur une notion difficile à définir, celle d’« âme » : une présence impalpable, héritée de l’histoire du lieu, qui entre en résonance avec les créations contemporaines. Il la retrouve aussi bien au Château La Coste qu’au Castello di Ama, en Italie, et même à Peyrassol, malgré les réserves évoquées plus haut. Même lorsque les artistes ont profondément remodelé leur environnement, cette identité demeure.
C’est également ce qui explique qu’un visiteur puisse revenir plusieurs fois dans un même vignoble-parc sans jamais avoir le sentiment de vivre exactement la même expérience. Soumise aux variations du paysage, de la lumière et du temps, l’œuvre ne se donne jamais tout à fait à voir de la même manière. Elle acquiert ainsi une forme de vie propre.
Où voir de l’art contemporain dans les vignobles français ?
Le Château La Coste est loin d’être un cas isolé. Le phénomène s’est développé dans plusieurs régions viticoles, sous des formes très diverses, du vaste parc de sculptures conçu comme une destination à l’exposition estivale d’un artiste local. Le tour d’horizon dressé par Raphaël Blazy dessine une géographie contrastée de ces initiatives.
La Provence, de La Coste à Peyrassol
Portée par un œnotourisme particulièrement développé, la Provence concentre le plus grand nombre de vignobles ouverts à l’art contemporain. Au-delà de La Coste et de Peyrassol, Raphaël Blazy distingue le Château Vignelaure, au nord d’Aix-en-Provence, pour sa collection remarquable, et le Château Turcan, à Ansouis, dans le Vaucluse, dont le petit musée consacré à la vigne, au vin et au matériel agricole reste, selon lui, « mal connu en dehors de la Provence ». La région favorise aussi les collaborations avec des domaines de taille plus modeste, à travers les expositions estivales. Ces initiatives offrent aux vignerons une visibilité accrue, aux artistes un lieu d’exposition et au public l’occasion de découvrir des propriétés moins connues.
Bordeaux, Loire et Cognac
À Bordeaux, c’est d’abord le patrimoine historique qui sert de cadre à la rencontre entre art et vin. L’héritage aristocratique de la région a laissé de nombreux châteaux où les collections et les créations artistiques trouvent naturellement leur place. Raphaël Blazy cite notamment le Château d’Arsac, à Margaux, qu’il rattache aux vignobles-parcs de sculptures, ainsi que le Château Chasse-Spleen, à Moulis-en-Médoc.
Plus au nord, le centre d’art de Bouvet-Ladubay, à Saumur, illustre le dynamisme de la vallée de la Loire. En Charente, la Fondation Martell, créée par la maison du même nom à Cognac, accueille quant à elle des artistes de premier plan.
Champagne : de Pommery à Ruinart
À Reims, Pommery reste, aux yeux de Raphaël Blazy, le « plus ancien vignoble-parc de sculptures en France ». La Champagne figure aujourd’hui parmi les régions les plus dynamiques dans ce domaine : de nombreuses maisons, à Reims comme à Épernay, accueillent désormais des artistes. Ruinart se distingue particulièrement par l’ampleur de ses engagements et le choix d’artistes de renommée internationale. La maison a notamment présenté des expositions remarquées de Tomás Saraceno, Jeppe Hein et Eva Jospin.
La Bourgogne, à contre-courant
À l’inverse, la Bourgogne adopte ce modèle plus progressivement. Raphaël Blazy avance une explication économique : la réputation de ses vins suffit à attirer les acheteurs, sans que les domaines aient nécessairement besoin de développer une offre touristique complémentaire. La situation diffère de celle de nombreux producteurs provençaux, pour lesquels l’œnotourisme constitue aussi un moyen de soutenir les ventes, notamment de rosé. Quelques exceptions existent néanmoins, en particulier parmi les domaines les plus fortunés de la Côte-d’Or.
Valoriser le patrimoine ou instrumentaliser l’art ?
C’est probablement la question la plus délicate. Raphaël Blazy ne condamne pas l’usage de l’art comme levier d’attractivité. Pour un domaine aux moyens modestes, accueillir une exposition temporaire peut constituer une forme de « soft power ». La limite est toutefois franchie lorsque l’œuvre ne sert qu’au prestige du lieu, sans véritable présentation de l’artiste, de sa démarche ni de son lien avec le domaine. L’historien de l’art pointe également un paradoxe : certains domaines revendiquent leur ancrage historique dans leur communication sans pour autant en transmettre réellement l’histoire au public.
D’où l’importance de la médiation, afin que le patrimoine ancien ne soit pas éclipsé par les créations contemporaines. Guides-conférenciers, documents explicatifs et dispositifs de visite permettent de donner des clés de lecture aux visiteurs et de faire dialoguer les différentes dimensions du lieu. Un enjeu qui, loin de concerner uniquement les musées, s’impose également aux vignobles-parcs de sculptures.
La question n’est donc pas tant de savoir si un domaine peut légitimement utiliser l’art pour attirer des visiteurs — sa dimension économique est indéniable — que de déterminer ce qu’il leur propose au-delà de cette première attraction. Comme le souligne l’historien de l’art, le public ne se déplace plus seulement pour acheter une bouteille de vin ou découvrir une œuvre isolée : il recherche une expérience, un lieu qui justifie à lui seul le voyage. Pour l’illustrer, il cite des sites qui ne sont pas des domaines viticoles, comme l’île de Naoshima, au Japon, ou Gibbs Farm, en Nouvelle-Zélande, ainsi que la Fondation Carmignac, sur l’île de Porquerolles : autant de destinations où l’art participe pleinement à l’identité du lieu.
À cette condition, le vignoble-parc de sculptures peut dépasser le simple argument commercial : il ne s’agit plus seulement d’installer des œuvres au milieu des vignes, mais de faire dialoguer un paysage, une production, un patrimoine et une création. Le domaine viticole n’est alors plus seulement un lieu de production et de vente, mais un espace de transmission et de découverte, où le vin et l’art deviennent deux manières complémentaires de raconter un territoire.