« Bon Vin » : l’art de lever son verre, entre hommage et caricature

Cette image populaire française, éditée vers 1842 par la Fabrique de Pellerin, imprimeur-libraire à Épinal, et réalisée par un auteur-graveur anonyme, représente une réunion conviviale autour du vin. Assis ou debout, les hommes lèvent leur verre dans un esprit de fête et de bonne camaraderie. Le titre, « Bon Vin », donne le ton : le vin est ici un plaisir partagé et une occasion de se retrouver.

Une réunion conviviale dans une image d’Épinal

Au premier regard, tout respire la bonne humeur dans cette image. Autour d’une table encombrée de bouteilles, quatre hommes trinquent, boivent et gesticulent dans un intérieur aux murs d’un jaune éclatant ; à droite, une servante en bonnet et tablier blancs s’éloigne vers une porte, de dos. En grandes capitales au pied de l’image, deux mots donnent à la fois le ton et le sujet : BON VIN. Imprimée par l’atelier Pellerin à Épinal, l’image appartient à cette tradition de l’imagerie populaire qui, tout au long du XIXe siècle, a fait entrer contes, chansons et scènes de la vie quotidienne jusque dans les foyers les plus modestes.

Une composition mise en scène comme au théâtre

La composition est réglée avec l’efficacité du théâtre. Les buveurs sont disposés presque en cercle autour de la table, et tout ramène le regard vers ce foyer de bouteilles et de vin rouge : l’inclinaison des corps, la ligne des bras tendus, la convergence des verres. Un personnage domine pourtant la scène : debout à droite, il ouvre grand les bras, le verre levé, dans un élan d’acclamation qui semble entraîner toute la tablée avec lui. Face à ce débordement d’énergie masculine, la servante forme un contrepoint immobile et silencieux, reléguée au bord droit de l’image. Deux espaces se dessinent ainsi sans qu’un seul mot soit nécessaire : le monde central et bruyant de la sociabilité masculine, et le monde périphérique et effacé du service.

Couleur et savoir-faire de l’atelier Pellerin

La couleur achève de rendre la scène immédiatement lisible. Vêtements d’un bleu franc, décor jaune, vin rouge, touches de brun et de vert : la palette ne cherche pas la nuance, mais le contraste, la clarté, l’attrait. Cette économie tient à la fabrication même de ces feuilles. L’atelier Pellerin, fondé à Épinal en 1796 par Jean-Charles Pellerin, imprimait le contour à partir d’une planche de bois gravée, puis coloriait les épreuves à la main, le plus souvent au pochoir, chaque coloriste posant une teinte après l’autre. D’où ces aplats vifs cernés d’un épais trait noir, et cette absence d’ombre et de modelé qui donne aux images d’Épinal leur allure inimitable.

De l’hommage à la caricature

Que célèbre exactement cette image? En apparence, elle chante sans réserve les vertus du vin : le plaisir, la camaraderie, l’entrain d’une compagnie réunie. « Bon Vin » fonctionne presque comme une enseigne ou un slogan, qui associe la boisson à une vie heureuse. Ce sentiment était volontiers partagé dans une France où le vin occupait une place centrale, à table comme dans les rituels de la vie sociale. Pourtant, le dessin dit aussi autre chose. Les visages sont rougeauds, les poses forcées : l’un boit la tête renversée, le meneur en fait trop. Les bouteilles vides s’accumulent sur la table et roulent au sol. Ici, la bonne camaraderie bascule dans l’excès, et l’image glisse insensiblement de l’hommage à la caricature. Toute l’ambivalence de l’imagerie populaire sur le vin est là : elle vante le plaisir de boire tout en souriant des excès qu’il entraîne.

Une image, non une photographie de la société

On aurait tort, pour autant, de lire cette image comme une photographie fidèle de la société. Elle simplifie, force le trait, met en scène des types plutôt que des individus. Elle conserve néanmoins l’empreinte des codes de son époque, à commencer par une répartition des rôles nettement tranchée : aux hommes le premier plan, la parole et la liberté de faire la fête ; à la femme la réserve, le retrait et les tâches du service. L’image tient cette opposition pour acquise, et c’est précisément ce qui en fait un document sur la manière dont une époque se voyait elle-même.

Bien plus qu’une scène de buveurs

« Bon Vin » est donc bien plus qu’une scène de buveurs. Objet commercial diffusé par les colporteurs, conçu pour être saisi d’un coup d’œil par le plus grand nombre, l’image fait d'un verre partagé le tableau d’un bonheur collectif, non sans sourire des excès auxquels ce bonheur invite. Sous ses couleurs franches et son air de fête, elle offre un précieux témoignage de la culture visuelle, des plaisirs et des mœurs de la France populaire du XIXe siècle.


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